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dimanche 4 janvier 2015

La boîte aux objets perdus, par Chrystel Duchamp

Le miroir aux nouvelles, 2013

France, langue française.



De beaux tableaux
Romain n’est pas muet. Déjà solitaire, il a juste plongé dans un profond mutisme à la mort de sa sœur. Refusant tout contact avec les autres, il s’est enfermé dans une claustration absolue que seule l’arrivée d’un nouveau voisin viendra briser. Ce voisin, le narrateur de l’histoire, deviendra son seul ami, presque un grand frère qui le soutiendra et le conseillera quand il se mettra à la peinture. Car Romain est doué d’un génie macabre extraordinaire qui le mènera plus tard face à ceux qui ne veulent pas comprendre, face à la plus grande des aveugles qu’ait porté cette Terre : la justice des hommes.
En quelques pages, sous la forme d’un interrogatoire, l’auteur nous parle de la solitude, de l’amitié fraternelle entre deux personnes pourtant différentes, mais aussi de la névrose qui hante ces artistes qui trouvent leur inspiration dans les tréfonds de l’âme humaine. Et en toile de fond, la folie de l’humanité, la cupidité, et l’exploitation des plus faibles par les profiteurs. Oui, il y a tout ça en quelques pages !

Le médaillon
Le lieutenant Valorbes enquête sur des disparitions d’enfants. De fillettes pour être plus exact. Totalement par hasard, et après de longs jours, il retrouve l’une d’entre elles encore vivante, sur la route, loin du périmètre de recherche. L’équipe qui se charge de l’affaire, dont fait partie le capitaine Dumontheil, obtient alors un témoin de premier ordre en cette enfant. Le capitaine est d’autant plus impliqué qu’il est le père d’une des victimes de celui qu’ils appellent désormais « le chasseur »…
Cette nouvelle est composée de descriptions de personnages, des liens qu’ils ont avec l’enquête et de ce qui en découle. Une rapide mais efficace histoire policière, ponctuée de terreur, de tristesse et de solitude, qui nous porte vers un dénouement dont on devine rapidement la teneur, mais qui nous est si bien conté qu’on en frissonne encore quand on reste un peu plus que de raison les yeux rivés sur l’illustration qui sert de point final.

Un feutre d’or
Elle, qui était toujours en retard, ne supporte pas qu’on la fasse attendre. Elle vient d’acheter une maison, dans laquelle elle espère refaire sa vie, après ces longues années passées renfermée sur elle-même, à essayer d’oublier le drame. Même si elle sait qu’elle ne pourra jamais oublier. Même si elle sait qu’elle n’est pas coupable. Même si elle sait qu’elle n’est pas folle !
En voici encore une histoire terrible, qui nous propulse au visage l’histoire d’une femme seule, qui doit affronter les pires démons qui soient : ses souvenirs ! Elle, submergée par les remords, mais qui décide de se prendre finalement en main, pour se retrouver étouffée par les rumeurs. Car il n’est de pire solitude que celle que l’on ressent au milieu des autres…

Le fantôme et le couteau
Depuis qu’elle est toute petite, Judith pense qu’elle est un fantôme. Non. Elle sait qu’elle en est un ! Ses parents ont beau lui dire le contraire, elle en reste persuadée. Et ce sentiment ne fera que croître le jour où elle découvre qu’elle possède un don incroyable.
La solitude, encore, qui frappe, torture, étonne et inquiète, pour se déverser en flot multicolore au regard du monde qui reste aveugle. Une belle histoire qui nous impose d’ouvrir les yeux sur les fantômes qui nous entourent…

Deux coffres en bois
Perdre un parent, un père, est ce qu’il y a de plus terrible au monde. Cela peut même parfois laisser s’entrouvrir les portes de la folie aux héritiers, quand ils se déchirent devant le notaire, ou simplement quand l’un d’eux reste persuadé, même plusieurs années après le décès, qu’un magot a été caché quelque part. Laurent, la cadet de trois enfants, est de ce genre. Et depuis que le fantôme de son père lui apparaît la nuit, il a la conviction qu’un trésor se trouve dans la maison familiale, dans un coffre au couvercle gravé.
Pas de solitude pour cette histoire, mais la folie, la mort, le désespoir et la cupidité. Et les drames familiaux provoqués par ces fortunes, réelles ou supposées, laissées derrière eux par les défunts. Une histoire un brin moins captivante à mon goût, et dont j’ai deviné les ficelles bien vite (vieux briscard que je suis). Mais j’aime les histoires de fantômes, même les plus simples, même les plus évidentes. Cependant, j’en suis toujours à me demander pourquoi il n’y a que deux coffres pour trois héritiers…

La pelle
Martin n’a jamais accepté la mort de son épouse. Chaque jour, il se rend sur sa tombe avant d’aller au travail, pour y déposer quelques roses, faire le vide, et lui demander de revenir. Chaque jour, il remue la terre, car il refuse son départ. Il tient encore tellement à elle… Mais elle, tient-elle encore à lui ?
Une belle histoire d’amour fou, ou de folie amoureuse (ce qui pourrait finalement bien être la même chose !), bien ficelée, bien trouvée, bien écrite, qui réjouira tout amateur de vengeance d’outre-tombe et de vie post-mortem. Vous ne regarderez plus jamais les tombes couvertes de fleurs du même œil !

Le carnet
Depuis son plus jeune âge, Louis déteste voir la souffrance des autres. Celle de ce chat, d’abord, qu’il trouve agonisant dans son jardin. Puis celle de son père, sur son lit d’hôpital… Alors, plus tard, il semble juste, voire nécessaire, qu’il se tourne vers des études de médecine, afin de trouver le moyen de ne plus voir souffrir les autres.
Encore cette folie face à la mort, mais aussi face à la souffrance des autres. Cette histoire nous offre aussi une plongée dans le cas de conscience douloureux de voir un proche en survie, sous perfusion et oxygène. Et, en filigrane, la délicate question de l'euthanasie...

L'alliance des louves
Petite, elle aimait que sa mère lui lise des contes avant d'aller dormir. Surtout le petit chaperon rouge. Ce n'est que plus tard, et après avoir connu, aimé et été bafouée par les hommes, qu'elle réalise le sens véritable de cette histoire. Et cela ne sera malheureusement que conforté lorsqu'elle aura épousé celui qui, différent des autres, sera l'homme de sa vie...
Voici en quelques pages une belle métaphore du rapport que peuvent avoir les femmes avec les hommes. Du moins une certaine catégorie de ces derniers. Un rappel cinglant que l'homme est un loup pour l'homme (la femme ?), et qu'il est important d'écouter sa mère quand on est une enfant. D'autant que le pire prédateur s’avère souvent être celui qui est le plus affable, le plus aimant.

Ceci n'est pas une lettre
C'est une lettre poignante, une lettre qui explique tout. Un courrier qui, si jamais il le retrouve, aidera la police à comprendre le geste irréparable de Jeanne. Une lettre qui explique comment elle en est arrivé là, si vite, alors que son mari a mis plusieurs mois, voire plusieurs années, à y parvenir. Non, finalement, ceci n'est pas une lettre. Ceci est une confession poignante.
Alors que les deux précédentes nouvelles, je le confesse, m’avaient laissé un peu sur ma faim, tant les premières étaient magnifiques, voici qu’arrive cette non-lettre. Je suis resté comme en suspend, dans l'attente de la fin de ce courrier, qui n'est pas le dénouement de la nouvelle mais permet de souffler un bon coup avant de découvrir le final. Il manquait le sentiment de culpabilité au panel des souffrances humaines dans ce recueil : le voici, soutenu par cette missive d'une femme se sentant coupable des dérives de son époux. Beau. Mais terrible.

La boîte aux objets perdus
La routine au boulot, ce n'est pas drôle, surtout quand on prend soudain conscience qu'on ne comprend pas pourquoi, ni comment, on se retrouve à le faire. Alors il est parfois bon d'en parler, ne serait-ce qu'à soi-même. Cela soulage du poids mortel que la besogne parfois sale qui nous est demandée peut faire peser sur nos cœurs. Même si, dans le cas du narrateur, l'exutoire se matérialise plutôt en la collection d'objets pieusement rangés dans une petite boîte en bois...
Une nouvelle qui commence par "je fais un métier de merde" ne peut que me plaire. Bon, cela pourrait paraître un peu réducteur. D'autant que cette nouvelle, elle me plaît vraiment, et pas juste à cause de son début. Cette histoire écrite sur un ton humoristique, c'est une sorte de cerise sur le gâteau succulent que vient de nous servir l'auteur. C'est surtout le point final évident de ce recueil, conté par l'instigateur de chacune des histoires précédentes, et qui en est aussi très souvent l’inéluctable finalité. C'est la petite histoire de la routine, de celle qui raconte toutes les histoires, toutes nos histoires : celle de nos vies. Nous sommes tous un peu, parfois beaucoup, les personnages des neuf autres nouvelles. Car même si nous ne sommes pas tous des meurtriers potentiels, ni tous des aliénés en devenir, nous sommes tous des morts en sursis !

Ouvrir cette boîte aux objets perdus, c’est ouvrir une véritable boîte de Pandore. S’en échappent les pires misères de ce monde, que Chrystel Duchamp a pris soin d’y cacher : la solitude, quasi omniprésente, cette solitude qui tue ou rend fou. La folie, qui guette ou s’abat sur chacun des protagonistes, les poussant jusque dans leur dernier retranchement : la mort. La mort, celle des personnages, ou de ceux qui les entourent ou qui croisent simplement leur passage.
Il y est aussi beaucoup question de la détresse des enfants, car la folie des adultes trouve ses racines profondes dans les traumatismes de l’enfance. Et quels traumatismes ici ! Comme il est terrible de redécouvrir cette vérité élémentaire de l’influence qu’ont les événements qui peuplent nos vies dans nos premières années d’existence. Je dis que cette découverte est terrible, car les destins tragiques des enfants dans ces histoires sont comme des piqûres de rappel sur ce que l’on a pu vivre soi-même, et nous incite à porter un regard différent sur notre quotidien passé avec nos propres enfants. Cela pourrait même être une sorte de rappel à l’ordre, pour nous inviter à nous souvenir que chaque mot, chaque acte, aussi anodin qu’il puisse paraître, peut marquer à vie une personne, et changer sa façon d’être, ou d’appréhender les autres.
Mais foin de psychologie à deux sous, ce recueil de nouvelles est une belle découverte. De cette auteur, je devais à l’origine chroniquer un autre ouvrage, d’inspiration lovecraftienne : 47°9'S 126°43'W, celui qui chuchotait dans les abysses. Mais la curiosité m’a poussé à ouvrir avant cette boîte aux objets perdus, afin de goûter le style, en une sorte de mise en bouche, avant de déguster l’alléchante œuvre susmentionnée. Et j’ai adoré.
Ce sont ici dix nouvelles fantastiques, dans tous les sens du terme, même si certaines me paraissent peut-être moins prenantes que d’autres. Cependant, qu’on ne s’y méprenne pas : ce sont de véritables uppercuts qui ne laissent pas insensible, et qui parfois même ressurgissent quelques jours plus tard, nous révélant alors le puissant impact qu’elles ont eu sur nous.

Un livre que je recommande chaudement, qui pourrait ressembler à un coup de cœur, et qui ravira tout amateur de fantastique en général et d’histoire de fantômes en particulier.
Il ne vous reste plus maintenant qu'à le commander ici.

10 questions à l'auteur :
Chrystel Duchamp m'a fait l'immense plaisir de se plier à l'exercice de la petite interview. Une première pour moi, pour les montagnes hallucinantes et, plus incroyable... pour elle aussi !


Bonjour Chrystel, merci d’avoir accepté de te plier à ce petit exercice de l’interview.
Sachant que c’est la première fois que je me lance dans cette épreuve, je ne vais avoir que des questions stupides à te poser (maintenant que cela est précisé, allons-y) :

— Comment ce recueil a-t-il été conçu : nouvelles disparates, sélectionnées et rassemblées, ou bien écrites à la suite avec ce fil conducteur déjà en tête ?
Ce sont dix nouvelles que j'ai écrites à la suite, avec le fil conducteur en tête. J'avais cette idée d'une boîte – en l'occurrence le livre – qui renfermerait des objets – les nouvelles – retraçant des tranches de vie. Je voulais montrer que certaines existences n'étaient pas si lisses et que, derrière le miroir des apparences, se cachaient de noirs destins. J'avais envie de traiter les travers de l'humain d'une façon extrême : l'infidélité, l'égoïsme, la corruption, entre autres…

— Y’ a-t-il d’autres nouvelles dans les tiroirs, et d’autres projets de recueil ?
Des dizaines d'histoires attendent dans un tiroir que je veuille bien les éditer. Un recueil de dix nouvelles « Le registre des âmes perdues » devait faire suite à « La boîte aux objets perdus ». Nous aurions suivi dix âmes, dix fantômes errant sur Terre. Mais d'autres projets sont venus – et viennent encore – perturber la sortie de ce recueil.

— Concernant ta collaboration avec Éric Barge (l’illustre illustrateur) : ses dessins influencent-ils certaines de tes histoires, ou ne travaille-t-il qu’après avoir lu tes nouvelles ?
Jusqu'à présent, Éric travaille sur les dessins après avoir lu mes textes. Il découvre l'histoire et décide quel passage il va illustrer et comment. Je ne lui donne aucune contrainte. Je lui fais entièrement confiance. Il est, par contre, complètement influencé par mon écriture car doit coller au récit. En revanche, pour notre second ouvrage « 47°9'S 126° 43'W », certains de ses dessins m'ont amenée à ré-écrire des passages. Par exemple, les sous-marins d'exploration ont été dessinés par Éric et je me suis servie de ses croquis pour les décrire dans le texte.

— Est-il possible de nous en dire plus sur ton projet actuel (je ne te demande pas s’il y en a un… j’en suis persuadé !) ?
Oui, un projet est en cours de germination ! Il s'agit d'un thriller d'anticipation. Un roman qui sera, une nouvelle fois, illustré par Éric. Nous serons projetés dans un futur proche, dans lequel des robots bien trop humanisés s'intègrent à la société.

— Peux-tu nous parler de ta maison d’éditions (Le Miroir aux Nouvelles) ?
Lorsque j'ai écrit « La boîte aux objets perdus », le but n'était pas de l'éditer ou d'être édité. Puis, quand j'ai fait lire les dix nouvelles à mon conjoint, il m'a encouragée à les proposer à des éditeurs. Étant graphiste, j'ai mis en page mon manuscrit et l'ai envoyé à une dizaine de maisons d'édition. Sans même attendre de réponse, j'ai demandé des devis pour faire imprimer une centaine d'exemplaire. Lorsque j'ai reçu les premiers refus des éditeurs, le livre était déjà prêt. En fait, je crois que je n'avais aucune envie d'être éditée. J'avais envie de garder la main, le plaisir de tout faire par moi-même. C'est comme ça que le Miroir aux Nouvelles est né.

— Une légende dit que l’on trouve toujours un peu de l’auteur dans ses écrits. Ça ne te fait pas flipper quand on sait ce que contient cette boîte pleine d’objets perdus ?
Ça me fait flipper mais ça fait surtout flipper mon entourage ! Je suis de nature très positive, souriante et joyeuse. Mes histoires sombres ont interpellé beaucoup de proches. Comment une fille comme moi peut-elle avoir des idées aussi tordues ? Il y a en effet un peu de moi dans ce versant « dark ». J'écoute beaucoup de musique mélancolique, et la musique a une influence totale sur mes écrits. Pratiquement tous mes textes sont nés suite à l'écoute d'une chanson. Et je pense, tout au fond de moi, avoir un côté très sombre. Je suis très soucieuse de mes proches, de la destinée de notre espèce, de notre société… tout ceci m'amène à être parfois très pessimiste. Ce pessimisme nourrit mon écriture. Zazie dit d'ailleurs dans la chanson « Sur toi » qu'« on n'écrit pas sur ce qu'on aime, sur ce qui ne pose pas de problème ». Je me reconnais parfaitement dans ce vers.


— Parle-nous maintenant de tes influences littéraires, de ces auteurs qui t’inspirent…
Guy de Maupassant, HP Lovecraft pour les plus classiques et Jean-Christophe Grangé plus récemment. Ils m'inspirent mais m'ont donnée, surtout, envie d'écrire.

— Quant à ton coup de cœur du moment (littéraire, musical ou autre), quel est-il ?
J'ai eu un gros coup de cœur musical pour « Kromantik » de Soley, une chanteuse Islandaise de 33 ans. Plutôt orientée folk, je viens juste de la découvrir sur cet EP de 15 minutes. Un album très sombre, très mélancolique, sans voix, avec pour seul instrument le piano. Voilà le genre de musique qui m'inspire. J'ai eu aussi un gros coup de cœur cinématographique pour « Night Call » de Dan Gilroy.


— Question subsidiaire : quelle serait pour toi l’épitaphe idéale ?
« J'ai fait tout ce que je pouvais, en étant le plus honnête possible. »


— Et comme le veut la coutume, le mot de la fin sera pour toi. Si tu as un message à laisser aux lecteurs des montagnes hallucinantes, c’est maintenant.
L'un des membres des Doors, dans le film sur leur vie intitulé « When you're strange » s'exclame : « On ne veut pas que le public nous aime. On veut seulement qu'il nous écoute. ». Je partage ce point de vue : je veux juste qu'on me lise. Je me fiche d'être connue, reconnue, aimée, adulée. C'est la dernière de mes volontés. Et je ne me reconnais pas du tout dans cette société qui promeut la célébrité. Je veux d'ailleurs encourager tous ceux qui sont portés par une passion à continuer, à persévérer, sans se soucier du nombre de fans qu'ils ont sur Facebook. Faire ce que l'on aime sans concessions, constitue le plus beau des épanouissements.



La boîte aux objets perdus, par Chrystel Duchamp
Le miroir aux nouvelles
Illustration couverture et intérieures : Eric Barge
17 juillet 2013. 176 pages. 16,90 euros.
ISBN : 9782954578804

mercredi 5 février 2014

The Hole, par William Meikle

Darkfuse, 2013

Etats-Unis, langue anglaise


Tout commence par une rumeur. Un bourdonnement qui dérange, puis qui provoque des terribles maux de têtes et des saignements de nez importants.
Fred, qui se réveille d’une de ces cuites aussi mémorables que fréquentes, pense d’abord au début de graves problèmes physiques que son addiction à la bouteille lui promet depuis de longs mois. Mais quand il se rend dans le centre de son patelin, situé dans le quelque part fort reculé d’un état américain, il réalise. Le bourdonnement intense qu’il a entendu cette nuit a affecté plus de la moitié des habitants, provoquant chez eux les mêmes symptômes. La pauvre infirmière d’habitude si tranquille le constate aussi : jamais elle n’aurait pensé avoir autant de patients dans son cabinet.
Mais pour l’heure, Fred, qui doit s’envoyer une bière pour se mettre en train, croise Charlie, son vieux compagnon de beuverie, qui lui propose un job ingrat mais bien payé : aller redresser la cuve de décantation qu’un affaissement de terrain a renversé chez un grand propriétaire terrien du coin. A peine le labeur commencé, le bourdonnement reprend, et la fissure dans le sol devient crevasse profonde. Charlie, que la chute de la cuve a blessé à la tête, et qui est à deux doigts de se noyer dans ses eaux saumâtres, est sauvé in extremis par Fred. Quant à la crevasse, elle s’agrandit à vue d’œil...
De retour au troquet, où le Jack D. remplace vite la bière pour noyer les événements dans une saoulerie salvatrice, le vieux Charlie, dont le front arbore désormais quelques fiers points de sutures, se laisse aller aux souvenirs… Il dévoile ainsi à son comparse l’étrange histoire qu’il a vécue il y a de ça pas mal de temps : sous les terres qu’ils viennent de fouler, et dont l’effondrement a failli lui coûter la vie, il y a d’anciennes mines. Un dédale de boyaux obscurs, dans lequel trois des cinq gars avec lesquels il y travaillait ont mystérieusement disparu du jour au lendemain…
Pendant ce temps, le shérif du secteur, déjà bien occupé à essayer de régler les multiples petits manquements aux règles de ses concitoyens, est appelé à un endroit de la fissure que l’eau a rempli : trois corps y ont été repêchés. Mais même si leur état de décomposition est déjà fort avan, certains éléments sont troublants : ces corps bien qu’anthropoïdes semblent ne pas être humains.
Car ce que semble faire ressurgir cette faille, de plus en plus grande et profonde, ce sont plus que les souvenirs d’un vieil ivrogne. Bientôt, la terreur et l’horreur s’abattent sur la bourgade, pour vite laisser place à ce qui semble une fatalité irrationnelle, incontrôlable, un trou de néant diabolique dans la vie des survivants…

Ce roman, « the Hole » a un goût prononcé de série B, mais tourné avec un budget hollywoodien par un réalisateur surdoué. Certes, les personnages principaux sont les archétypes des héros américains : Il y a les alcoolos souvent beurrés, mais toujours là pour aider et révéler leur grandur, le shérif bedonnant mais courageux, l’infirmière prête à risquer sa peau pour celle d’autrui, la jeune fille blonde que l’on sauve et qui tombe amoureuse, la vieille irritante toujours à critiquer les actions et décisions des autres… Mais la force de William Meikle, c’est d’offrir à chacun de ces personnages une vraie identité. Pour certain, c’est un lourd passé qui refait surface, ou qui n’a jamais vraiment disparu, et qu’il faut affronter à nouveau. Pour d’autres, c’est la découverte du moi intérieur, que le peu de considération avait enfoui profondément. Ou ces échanges, encore, entre les protagonistes, qui enrichit la narration par des détails qui sont loin d’être anecdotiques.
Mais l’histoire n’est malheureusement pas exempte de quelques points qui me chagrinent. Il y a cette relation amoureuse soudaine entre deux des protagonistes qui m’a d’abord décroché un sourire, mais qui m’a par la suite dérangé, car elle est vraiment inutile à mon goût, voire hors de propos (ah, comment vous le dire sans trop en dire… lisez donc ce livre, je pense que vous comprendrez). Il y a aussi cette improbable et soudaine capacité d’un des personnages à lire d’anciennes incantations découvertes dans le journal trouvé par hasard dans le refuge souterrain du propriétaire des mines, et à les psalmodier suffisamment bien pour qu’elles soient efficaces. Et puis il y a ce relatif happy end, relatif car seulement certains héros disparaissent juste à la fin - ce qui me plait dans l’absolu, même si tous auraient dû y passer (hin, hin, hin…) - et je n’aurais personnellement pas tué ceux-là (mais plutôt le couple improbable)...
Cependant, si cette histoire est certes pleine de ces stéréotypes propres aux genres catastrophe, survival, invasion, fin du monde et autres, elle est aussi bourrée de passages mémorables, de bonnes trouvailles et de situations désespérées vraiment angoissantes. Tout ceci mené crescendo, pour aboutir à cette terreur jubilatoire de la découverte de l’origine de cette catastrophe. Amis lovecraftiens, vous y trouverez votre compte !

Avec « The Hole », William Meikle ajoute à sa bibliographie un excellent roman. Je suis loin d’avoir écumé toute sa production – je n’ai découvert cet auteur qu’il y a un an environ – tant son œuvre est dense, d’autant plus qu’il reste très prolifique. Mais j’en ai toujours apprécié la lecture, que ce soit celle de ses nouvelles ou de ses romans. William Meikle a la force des plus grands : il sait comment tenir en haleine ses lecteurs. Il connaît et maîtrise parfaitement les outils narratifs, pour mener jusqu’au bout les excellentes idées qui semblent bouillonner dans sa tête, et qui explosent à chacune des pages qu’il écrit. Et je suis bien tenté de dire que, s’il a la force des plus grands, c’est qu’il a l’envergure de ces derniers, et même si sa notoriété va croissant, il mériterait plus de succès encore qu’il n’en a actuellement. Traduit en Japonais, Portugais, Roumain, Italien, Russe, Grec, même Hébreux… seule la France (encore et toujours) semble ignorer son talent.

William Meikle est un écrivain d'origine écossaise, qui vit désormais à Terre-Neuve. Il fait revivre avec brio des personnages légendaires tels que Carnacki (inventé par William Hope Hodgson), le professeur Challenger, voire Sherlock Holmes lui-même (créés par Arthur Conan Doyle). Quand ce n'est pas son propre détective de l'étrange, Derek Adams, qui mène lui-même l'enquête dans la série "The Midnight Eye" ! Et il y a de plus toutes ces nouvelles, recueillies en divers volumes en format digital, et les romans dont "the Hole" fait partie. Quand William n'écrit pas, il joue de la guitare en sirotant des bières ou du single malt (boisson omniprésente dans son œuvre)... ce qui me fait conclure par cette question : qu'attendent les distilleries de son pays natal pour le sponsoriser ?

Histoire lue au format digital. Une version papier (limitée) existe, mais la place sur mes étagères et mes finances (limitées, elles aussi), me prive du plaisir de le posséder.

En guise de conclusion, j’étais tenté d’écrire que « The Hole » était l’œuvre de cet auteur que je préférais. Mais j’ai depuis dévoré un autre de ses livres « The Broken Sigil »… à suivre…

William Meikle, site officiel
Editeur: Darkfuse
The Hole, format papier,  ou eBook

The Hole, par William Meikle.
Darkfuse.
Juillet 2013.  266 pages.
ISBN: 978-1937771973

lundi 21 octobre 2013

Virus, anthologie

Griffe d'encre, 2013

France, langue française.

—  H5N1, par Frédérique Lorient
Nulle surprise, lorsque la petite fille en visite au musée pense voir un ange quand une mésange s’y introduit par accident. C’est la première fois qu’elle voit un oiseau voler…
H5N1 propose une bonne introduction à cette anthologie : une idée bien menée, pour arriver à un final qui, même s’il est un brin prévisible, est assez efficace. Je trouve également à cette nouvelle, avec le recul qu’apporte la lecture intégrale de l’anthologie, une certaine forme de poésie… peut-être due au bleu de l’oiseau rebelle…

Rouge cerise à pois blancs, par Véronique Pingault
AAAAAA-tcha ! À tes souhaits. Voilà le virus tant redouté, non pour sa virulence, mais pour l’annihilation de l’inspiration qu’il provoque. Sauf que cette fois-ci, non seulement l’inspiration est bien présente, mais semble incroyablement décuplée…
Cette nouvelle est drôle, décalée, génialement saugrenue, maitrisée à la perfection. Véronique Pingault est une auteur que je découvre (comme la plupart ici), et sur l’œuvre de laquelle je vais essayer de me pencher un peu plus…

Utopie en sursis, par Isabelle Guso
Quoi de plus logique que d’emprunter l’escalier vide pour monter en classe, plutôt que celui surchargé ? Ce simple geste commis par sa fille, pourtant, va chambouler la vie d’Audrey. Car il va à l’encontre des principes, et nul n’a jamais osé, ni même pensé, le faire : monter par l’escalier prévu pour descendre est un signe de rébellion tout simplement inadmissible…
Cette nouvelle qui, avec ses quarante pages, occupe à elle seule un tiers de l’anthologie, nous fait gentiment sombrer dans une douce paranoïa, nous enfonce profond le doute sur notre existence, et fait germer (ou entretient, c’est selon) la terrible suspicion du complot. Cela commence sur un ton plutôt humoristique, pour se terminer sur une triste constatation, celle qui nous fait penser qu'il est plus facile de croire ce qu’on veut bien nous faire croire (la vie aseptisée, édulcorée, parfaitement réglée), plutôt que la sombre vérité crue, terrible, à peine crédible, et pourtant bien réelle.

Mise à jour, par Pénélope Chester
Autoscan. Aucune menace détectée. Voici comment commence la journée du robot du foyer, avant de préparer le petit déjeuner de ses maîtres. Autoscan. Aucune menace détectée. Rien d’anormal pour ce robot plus que normal, serviable, mais qui pourtant a peur. Autoscan. Peur des virus.
Une courte histoire, sympathique, presque une anecdote, qui se présente comme une petite bulle d’oxygène, après l’immersion totale en apnée de la précédente, et la chute (qu’on ne connait pas encore) provoquée par la suivante. De l’art de maîtriser le façonnage d’une anthologie…

Quand les clowns en treillis font gémir la musique, par Fabien Clavel
Le virus se répand, le symptôme est terrible, et rien ne semble pouvoir l’arrêter. Il défigure ceux qui en sont touchés, les faisant ressembler à des clowns, avec leur nez rouge, leurs cheveux épars, leur teint blafard. Un mélange de l’auguste, croisé au triste clown blanc, sérieux, austère, voire, finalement, potentiellement dangereux…
Le clown est parfois bien plus qu’une métaphore. Le titre, tiré de la chanson d’Hubert-Felix Thiefaine « 542 lunes et 7 jours environ », est plus qu’adapté à la gravité de l’histoire. Je suis peut-être bon public pour ce genre de choses, mais chapeau monsieur Clavel, qui fait que le hasard de la publication de cette anthologie, en cette période à nouveau trouble politiquement, fait résonner votre nouvelle d’un son grave qu’il serait de bon ton que l’on entende, et comprenne une bonne fois pour toutes !

Intrafolie, par Raymond Iss
Un itsi bitsi touni ini, tout petit, petit bikini… voilà la chanson typique, qui s’ancre dans le crâne au réveil, et dont on n’arrive pas à se défaire de la journée. Surtout quand elle est jouée en boucle par un intrafone défectueux !
Deuxième bulle d’oxygène, on en avait bien besoin après la claque assénée par Fabien Clavel juste avant et celle - on ne le sait pas encore - qu’on va recevoir avec l’histoire d’après. Mince, ici, Raymond Iss nous délivre une histoire drôle (non, non, je vous assure, elle est vraiment amusante !). Je dois avouer l’avoir lu ce matin, et avoir eu cette rengaine de Dalida dans la tête une bonne partie de la journée. Humour impeccable, ouf, ça fait du bien ! Merci Monsieur Iss (mais pas pour Dalida) !

Flocon rouge, par David Osmay
Bloquer le vieillissement. Pouvoir vivre longtemps, peut-être éternellement, débarrassé de tout type de virus. Un rêve. Un rêve ? Vraiment ? Même quand le Vaccin a été injecté à une petite fille tout juste ado, bloquant ainsi sa croissance.. ? Et si le rêve, s’était finalement de pouvoir vieillir ?
Voilà, une nouvelle claque. Oh ! Dans l’absolue l’idée pourrait être relativement simple. Mais ce qu’en fait David Osmay est magnifique. La narration est parfaite, et nous accroche tellement à la fatalité de ce qui arrive à cette fille que le dénouement – et quel dénouement ! – pourtant si évident quand on y repense ensuite, ouvre en grand les portes de l’espoir à toute personne qui subit le terne quotidien d’une vie de paria. J’aime. Voilà encore un auteur que je vais essayer de connaître un peu plus.

Contagion, Bruce Holland Rogers, traduit par Lionel Davoust
Un virus ? Rien moins qu’une aubaine financière pour les gros P.-D. G. qui débattent du comment propager l’information lucrativement.
C’est court. C’est suffisant. On referme l’anthologie en comprenant, grâce aux quatre pages de cette nouvelle, pourquoi les virus sont si terrifiants de nos jours. Comme le monde qui nous entoure…


Voilà donc une petite anthologie de bonne qualité, dans la droite lignée de celles proposées par griffe d’encre, sous la houlette de Magali Duez. Il en ressort l’idée que le virus, qu’il soit d’ordre bactériologique, psychologique, ou informatique, vient perturber en profondeur le mode de vie des protagonistes. Ce qui semble évident. Ce qui aurait pu l’être beaucoup moins, c’est de trouver des auteurs capables de bien cerner le sujet, d’en aborder les divers aspects, dans des styles différents, sérieux, drôles, avec un brin de poésie, voir de politique… C’est, encore une fois, le tour de force de Magali, qui propose avec les huit nouvelles sélectionnées une anthologie d’excellente facture. Une bonne analyse au final, pour des œuvres de fictions, qui décortiquent sévèrement l’état déplorable de notre société.
Alors oui, je ne fais que des louanges des ouvrages que je chronique (je ne vais pas non plus perdre du temps à lire et parler de trucs barbants), mais Griffe d’encre est une maison d’édition qui ne m’a jamais déçu, depuis que je la suis (de plus ou moins loin selon les années), c'est-à-dire quasiment depuis sa création…


Virus, anthologie dirigée par Magali Duez.
Griffe d'encre.
20 octobre 2013 142 pages. 11,50 euros
Couverture créée par Zariel.

ISBN: 979-10-92349-01-6

Site des éditions griffe d'encre: 
http://www.griffedencre.fr/