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mardi 7 novembre 2023

Y'a bon San-Antonio, par Frédéric Dard

Fleuve Noir, Spécial Police, 1961 (réédition 1971)

France, langue française.

 


Pinaud, dit Pinuche, dit Pinuchet vient de présenter sa démission (pour la troisième fois), et elle a était acceptée (pour la première fois). Bérurier écroule sa bedaine sous un flot de larmes intarissables et San-Antonio, qui pourtant en a vu d'autres, se sent lui même un peu désœuvré. Mais Pinuche est heureux : il a hérité d'un bar, son rêve de toujours, où il va pouvoir arroser ses potes. Et puis c'est décidé : il va y avoir un sacré pot de départ, où la bouffetance sera aussi abondante que le pinard coulera à flot et durant lequel Béru va même offrir un mémorable spectacle de magie !
C'est dans la doublure du costard loué pour la circonstance par le gros que San-Antonio trouvera tout à fait par hasard un message griffonné sur un petit bout de carton qui l’embarquera dans une enquête palpitante aux confins du Congo, accompagné des inévitables acolytes de toujours, Bérurier et... Pinuche, embarqué bien malgré lui dans ce périple africain.

Il n'est jamais trop tard pour découvrir les bienfaits de la vie. Je suis loin d'avoir tout lu, tout vu, tout bu, mais je suis heureux d'avoir investit quelques heures de lectures dans ce bouquin blindé de bons mots, de drôleries, de ce verbe si particulier qui a fait le succès de cette série unique en son genre. Des bons mots, de la cocasserie, du déjanté, chaque page en propose. C'est une véritable mine de diamant humoristique à l'état brut. Mais ne nous méprenons pas ! Enquête il y a, et quelle enquête ! Et l'action ? Omniprésente, que ce soit lors de la représentation mémorable de Bérurier et de ses tours de passe-passe foireux, ou encore dans la jungle où réside les Oussoboukos, tribu cannibale enchantée à l'idée de boulotter du Béru et du Pinaud.  Il y a aussi ce dévouement du commissaire toujours prêt à durement payer de sa personne pour faire parler la blonde de l'histoire - loin cependant d'être totalement innocente - et ne dormant que peu pour dénouer les nœuds pourtant bien serrés du mystère de ce diamant disparu. Quelle blonde ? Quel Diamant ? Je ne vous en ai pas parlé dans mon petit résumé, plus haut ? Ah non. Et bien, lisez ce bouquin, vous comprendrez !
Bon, on ne présente plus le commissaire San-Antonio, figure emblématique, voire icône absolue du polar d'une certaine époque. On ne présente plus non plus ses acolytes, surtout Bérurier qui est une légende à lui tout seul. Et puis si vous ne connaissez pas, ce n'est pas moi qui vous les présenterai, d'autres s'en sont chargé à merveille, avec ce souci tatillon du fanatique absolu (visitez donc la page des amis de San Antonio) et du collectionneur assidu (c'est par là pour le commissaire). Moi, dans cette histoire, face à cette œuvre grandiose, je ne fais que passer, visiteur accidentel (mais oh! combien réjouis !) dans cet univers du grand Art qu'est le truculent est exceptionnel langage du grand Dard.
Quand un gars, sur un vide-grenier, m'offre des bouquins (que dalle, cadeau, nada), j'ai beau m'être juré de ne pas tomber dans la spirale infernale (plus de 180 bouquins) de San-Antonio, ben, j'y tombe quand même. Et je remercie ce bienfaiteur qui m'a permis de goûter (enfin ! (oui, je savais que je flancherais un jour)) aux joies des saveurs particulières distillées par Frédéric Dard dans son œuvre. Bon, je suis foutu, j'ai adoré et je suis condamné, mais pas trop damné, à en lire d'autres. Parce que, hé, pourquoi bouder son plaisir sous le prétexte aussi futile que non recevable d'une vie trop courte et d'une mort certaine qui me privera toujours trop tôt des plaisirs de la lecture ?

Cette chronique a été rédigée en mai 2016, revue ce jour pour publication... autant dire que j'en ai lu d'autres, des San-A depuis !


Frédéric Dard, c'est Frankenstein à l'envers : pour le quidam peu regardant, le monstre de l’œuvre de Mary Shelley porte le nom du docteur qui l'a créé. Ici, le monstre populaire qu'est San-Antonio a longtemps était confondu avec son auteur. Un peu aussi par volonté de l'éditeur qui, assez rapidement, ne fit plus mention de l'auteur sur la couverture, le nom du commissaire y prenant une place importante. Cependant, réduire l’œuvre de ce génie à son personnage le plus populaire serait une erreur grossière. Avoir le talent de faire dans la gaudriole et le calembour c'est faire montre d'une maitrise de la langue française particulièrement aiguë. Ainsi donc, face aux révélations des quelques recherches faites pour cette chronique - même si je savais déjà bon nombre de choses sur l'auteur et son œuvre (ma mère quand elle lisait était une inconditionnelle de San-Antonio) - et aussi par le biais de lectures ultérieures,  j'ai vu croitre en moi une furieuse envie de découvrir ses livres plus sombres, appelés par Frédéric Dard lui même les Romans de la nuit.

Y'a bon San-Antonio, par Frédéric Dard
Fleuve Noir, Spécial Police N°265
Illustration couverture : Bren
1961 (Réédition 1971). 254 pages
ISBN : néant

J'ai lu ce livre dans ce qui semble être sa troisième édition. Voici les couvertures des deux précédentes du génialissime Michel Gourdon :

Première édition - 1961 Seconde édition - 1967

Y a bon San-Antonio ! est ma quatrième chronique pour la collection « Spécial Police » de Fleuve Noir et la première dans la série des San-Antonio (ce qui voudrait bien laisser penser qu'il y en aura d'autres).
Lire aussi : Plainte contre X, Jusqu'au sixième cercle, Les croix de cire,

vendredi 8 janvier 2021

Les croix de cire, par Serge Laforest

Fleuve noir, Spécial Police - 1964

France, langue française.


Le jeune François Morvan a disparu sur l'île d'Ouessant. Charlet qui y a enquêté revient absolument dépité, sans nouveaux renseignements, sans aucun indice probant : pas de corps, pas de soupçons, quant à la famille - qui pourtant a fait appel à la police - elle reste muette de toute information.
Le commissaire principal Yves Glénan de la police de Brest prend la relève car il est originaire de l'île, et devrait avoir plus de chances pour faire parler ses habitants. Mais il n'est pas encore parti qu'on l'informe d'une nouvelle disparition...
Même si les insulaires ne veulent rien dire, chez les parents des deux jeunes disparus se trouvent les Broellas, ces croix de cire que l'on installe en mémoire des défunts. Cela ne fait plus aucun doute : les disparus ne reviendront jamais...

Nous voilà plongé en plein cœur de l'ile d'Ouessant, ses habitants muets, ses côtes déchiquetés, ses marais mortels. C'est à une visite cependant bien particulière que nous invite le nantais Serge Laforest dans cette enquête policière qui ne manque ni d'action, ni de coups fourrés, ni de bagarres ou de flirt. Une intrigue bien ficelée, une fois de plus, par cet auteur dont j'apprécie décidément énormément le style et qui nous transporte littéralement en ces lieux où le ciel tout comme les regards sont perpétuellement bas, où les filles intrigantes sont aussi charmantes que potentiellement dangereuses et où, même pour l'enfant du pays qu'est Yves Glénan, les bouches restent aussi fermées que les points serrés.
De Serge Laforest, je me régale depuis pas mal de temps déjà des aventures qu'il fait vivre à son personnage Gaunce dans la collection Espionnage (chez Fleuve Noir aussi), mais de cela je viendrai vous parler quand le moment sera venu. J'avais envie de vivre autre chose, tout en restant certain de ne pas être déçus. Et je n'ai pas été déçus. Je reste toujours impressionné par les plaisirs que peut apporter la lecture en général et ce type de littérature en particulier. En cette période où pouvoir m'évader ne m'est pas permis autrement qu'à travers les livres, un voyage dans cette Bretagne mystérieuse (même si ce mystère n'a finalement que le gout des comportements déloyaux, des mensonges et des trahisons humaines) m'a fait le plus grand bien.
Si ce n'est celui-ci, qu'importe le titre que vous seriez amené à trouver, faites vous plaisir, lisez du Serge Laforest.

Photo peut-être non libre de droits.
Merci de ma contacter si tel est le cas !

Serge-Marie Arcouët (18 mars 1916 - 28 janvier 1983) était un écrivain nantais prolifique, qui a utilisé plusieurs pseudos durant sa carrière. C'est sous celui de Terry Stewart qu'il se fera connaître : sur les conseils de son ami Thomas Narcejac, il propose son roman La mort et l'ange à la NRF pour publication dans la fameuse collection "Série Noire". Bingo, ce roman devient le premier d'un auteur français édité dans cette prestigieuse collection (même si Serge Arcouët n'y est mentionné que comme traducteur, subterfuge malin qui brouille les pistes) et remportera un colossal succès.

Mais c'est sous celui de Serge Laforest qu'il écrira le plus, avec pas moins de 80 volumes pour la collection Espionnage et 35 pour la collection Spécial Police au sein de la fameuse maison d'édition Fleuve Noir.


Pour en savoir plus sur cet incroyable auteur, précipitez-vous sur cet excellent article ! (même si je ne désespère pas d'écrire une petite bio pour le présent blog... un jour !)


Les croix de cire, par Serge Laforest
Fleuve Noir, collection Spécial Police N°396
Illustration couverture : Michel Gourdon
1er trimestre 1964. 219 pages
ISBN : néant

Les croix de cire est ma troisième chronique pour la collection « Spécial Police » de Fleuve Noir.
Lire aussi : Plainte contre X, Jusqu'au sixième cercle,

 

vendredi 11 décembre 2020

Jusqu'au sixième cercle, par Adam Saint-Moore

Fleuve noir, Spécial Police - 1966

France, langue française.


Virgil Dromanescu, dit "Droma", est un jeune hongrois qui s'est expatrié aux USA pour fuir la présence des Russes dans sa ville de Budapest. Du haut de ses presque deux mètres et de ses 27 ans, il connait déjà beaucoup de choses de la vie. Les cuites, les bagarres, les nuits passées en prison. Il va de petits boulots en petits boulots, erre de villes en villes, sans autre but que celui de survivre.
Ce soir là, alors qu'il s’arrête aux abords d'une station service, il est pris en stop dans une voiture puissante conduite par une blonde et élégante cinquantenaire. Magda Dawson, riche héritière de Clive F. Preston, magna du pétrole, l'embauche comme jardinier et homme à tout faire dans sa grande propriété.
Droma y travaillera en compagnie de Jonathan, maître d'hôtel rigide et taciturne, Mme Medwin, cuisinière qui se prend d'affection pour le colosse hongrois et Dave, chauffeur qui voit sa présence d'un œil suspect.
Il y côtoie de plus le jeune époux de madame, ancien acteur de pub et figurant de cinéma, et une jeune fille rousse magnifique, Diana, demi-sœur de sa patronne.
Bien entendu, c'est avec un regard extérieur qu'il devient témoin des motivations, ambitions, tromperies et autres spécificités humaine propre à ce genre de communauté gravitant autour d'une richesse importante, se laissant vivre entre deux tontes de pelouses et quelques tailles de rosiers.
Jusqu'au jour ou madame est retrouvée morte...

C'est la deuxième fois que je m'écarte de mes nombreuses PàL (Piles à Lire pour ceux qui aurait loupé un épisode), pour m'orienter contre toute attente et tout à fait par hasard vers un Spécial Police de chez Fleuve Noir. J'en ai quelques uns, glanés au hasard d'un de ces vides-greniers, principaux fournisseurs en pépites policières émanant du lit de ce fameux cour d'eau sombre. Au hasard, même si c'est le regard qui a choisi pour moi, attiré une fois de plus par l'illustration de Michel Gourdon. Pourquoi diable cette femme blonde s'en prend-elle à ces pauvres roses ? Et bien la réponse, je l'ai trouvé dans l'histoire. Et je vous rassure, il ne s'agit pas ici d'une simple enquête sur une blonde rosaceicide.
En fait, ce livre se partage en deux parties bien distinctes et de longueurs quasi identiques. La première, introduction des personnages et du lieux, intrigue(s), puis découverte du corps, qui marque la transition vers la deuxième partie, l’enquête. La première partie, c'est l'histoire de ce jeune Hongrois expatrié à qui on offre un emploi pépère, le gite, le couvert et qui devient le coupable idéal de ce qui s'avère être un meurtre crapuleux. Et c'est lors de la deuxième partie que l'inspecteur Higgins, qui refuse la trop évidente simplicité du crime, va tout faire pour découvrir la vérité en extirpant les secrets et les alibis de chacun, afin de faire la lumière sur cette affaire qui est loin, très loin d'être un simple assassinat. Car il en est ainsi dans la littérature : quoi de plus machiavélique qu'une femme trompée qui veut se venger ? L'inspecteur le sait bien, quand il site cet adage : "Quand une femme méchante rencontre la jalousie, alors même les démons se cachent dans les enfers, jusqu'au sixième cercle"...
Un bon bouquin donc, lu avec grand plaisir.

Adam Saint-Moore (qui a un chouette de prénom, je trouve) est le pseudonyme (ah, zut !) de Jacques Douyau, né en octobre 1925 ou 1926 selon les sources. Son père et son grand-père avaient certes un pied dans la littérature, mais lui, c'est les deux pieds qu'il met dans le Fleuve Noir, d'abord dans la collection Espionnage (avec son héros Face d'Ange pour pas loin de 93 épisodes) mais aussi la collection Spécial Police pour 56 volumes. Outre 9 titres dans un tout autre genre qu'offre la collection Anticipation, il signe aussi un hommage à J.H. Rosny Ainé avec la fiction préhistorique La Marche au soleil. Ce pilier des éditions Fleuve Noir obtient la palme d'or du roman d'espionnage en 1964.
(Outre la page Wikipedia de l'auteur, je me suis inspiré de cette page du blog des Lectures de l'oncle Paul pour rédiger cette petite bio).

Jusqu'au sixième cercle, par Adam Saint-Moore
Fleuve Noir, collection Spécial Police N°548
Illustration couverture : Michel Gourdon
4éme trimestre 1966. 218 pages
ISBN : néant

Jusqu'au sixième cercle est ma deuxième chronique pour la collection « Spécial Police » de Fleuve Noir.
Lire aussi : Plainte contre X

 

samedi 16 novembre 2019

Le club des punks contre l'apocalypse zombie, par Karim Berrouka.

Actusf, les 3 souhaits, 2016

Roman, France, langue française.

 

Le club des punks, il est composé de punks qui vivent dans un squat, comme des punks : principalement en se nourrissant liquide, fumant et jouant du punk (je résume, hein). Un matin, alors que certains d'entre eux se trouvent à l’extérieur du squat, ils se rendent compte qu'il n'y a plus grand monde de vivant qui bouge dans les rues. À part des flics. Par contre, il y a plein de gens morts qui bougent dans les rues. Les punks, ils restent donc dans leur sanctuaire, en tuant le temps comme ils peuvent, jusqu'à ce que le drame se produise : il n'y a plus de bibine* et il faut aller au renfort. Dehors. De par les rues pleines de morts qui puent et qui marchent.
L'air de rien, démarre ainsi la belle aventure du club des punks, qui feront tout pour sauver leurs potes, mais aussi pour détruire un mal bien plus grand que celui incarné par ces morceaux de barbaque mobiles, pourrissants et avides de cerveaux : en effet, des membres du Medef ont, eux aussi, survécu...
(En vérité, mon résumé il est tout pourri, mais j'assume : de toute façon, vous allez lire ce livre, parce que ce livre, il est super bien !) 

Affalé sur mon canapé, les yeux rivés sur le rien du néant, je tenais une bouteille de bibine* à la main.
Je décapsulais la dite bouteille dans l'optique d'irriguer une bouche en mal de houblon quand, éberlué, je constatai qu'une étrange lueur émanait du goulot. À la suite de quoi, bientôt, une brume opaque apparut, m'extirpant tout à fait de la torpeur dans laquelle je me trouvais encore quelques secondes auparavant.
Imaginez ma stupeur de voir se matérialiser - debout sur la petite table du salon - un gars bizarre, crête verte sur le crâne, exhibant un gros "A" cerclé sur son t-shirt noir déchiré, jeans douteux sur les jambes et rangeots aux pieds.
- Sors de ta nonchalante sieste larvaire, dans laquelle tu te fourvoies depuis trop de temps déjà. File sur internet, il est en ce moment proposée l'incroyable opportunité de t'instruire grâce au nécessaire et vital dernier ouvrage de Karim Berrouka, dédicacé par le grand maître lui-même ! Ce ne sera certes pas aussi cool que de lire le grand livre du Trash, mais cela te permettra le retour vers ce que tu as lâchement lâché il y a plus de deux décennies.
- J'ai soif. Tu peux enlever cet orteil qui trempe encore dans ma canette ? lui répondis-je.
- Oups, désolé ! D'ailleurs, moi aussi j'ai soif. T'as pas une binouze* à me refiler ?
Soupesant la bouteille et au vu de la légèreté soudaine de cette dernière, je me risquai à plonger un œil pour découvrir qu'aucune forme de liquide ne s'y trouvait.
- Dis-donc, enfoiré, t'as siroté toute ma bibine* ?
- C'est possible. Mais il y a longtemps alors. Ou je ne m'en souviens plus...
- Pas sympa...
- Bref, donc, ta mission première n'étant pas des plus douloureuse - je te promets de bons moments de rire et de joyeuses heures de lecture aussi instructives que belles - tu devras ensuite...
- Allez à la cave me chercher une bouteille pleine ! Salopard de génie sans bouillir à la con !
- Houlala ! Calmos, mon brave ! Je ne suis pas un génie, je suis Saint Jean Ludwig. Et laisse-moi t'expliquer ta mission II, le retour. Après avoir pris connaissance des Saintes et Belles Écritures de l'ouvrage que je t'incite à acquérir au plus vite, tu devras ressortir tes disques de quand t'étais pas un vieux con, toutes ces galettes de vinyle que tu dédaignes depuis si longtemps, car avant que ne vienne le temps de bouffer ces chrysanthèmes de merde, merde, merde par les racines, tu as une chose capitale à accomplir...
- Oui, je sais, aller chercher une bibine* à la cave !
- Non ! Enfin, si ! Mais pas une : deux binouzes* !
Je me levai donc, laissant cet étrange énergumène flotter au-dessus de ma petite table, pour me diriger vers la cave quand, soudain, je me réveillai en sursaut, affalé sur mon canapé, dans la position initiale dans laquelle je me trouvais au moment de décapsuler ma bière*.
Non sans appréhension, j'actionnai finalement le décapsuleur et ressentis un réel soulagement en entendant le doux chant si familier du pschitt s'échapper du goulot...
Que soient bénis les abbés trappistes responsables de cette divine boisson.
Cependant, à la descente de la première salvatrice et réconfortante gorgée, vibrèrent au plus profond de mon âme les rythmes de l'irremplaçable Dédé, la boîte à rythmes des Bérus, suivis bientôt par le riff reconnaissable entre mille de Porcherie.   
C'est alors que je compris. Comme une révélation, une évidence même : les paroles de ce déglingué de Saint Jean Ludwig prirent tout leur sens.
Je ressortis Nada et le son de ma jeunesse réveilla en moi ce sentiment d'urgence ressenti à l'époque. Urgence de vivre, urgence d'avancer. Mais surtout, aujourd'hui, urgence d'instruire !
Instruire la jeune génération, lui faire écouter ces chansons pour qu'elle comprenne que le danger d'entendre à nouveau le bruit des bottes existe toujours, et qu'il est de notre devoir à tous de ne pas se laisser berner et encore moins de s'endormir. Comme il est aussi de notre devoir, à un autre niveau, de ne pas nous laisser bouffer par le Medef.
Partager avec eux ces chansons, car nos keupons contestataires faisaient, comme les Ludwig à l'époque, une musique bien plus jouissive que celle que les rapeurs protestataires peuvent produire aujourd'hui.
Punk is not dead - Yes, future !
Vous pensiez vous en tirer à si bon compte ? Vous vous berciez d'illusions, amis lecteurs, si vous pensiez que je vous laisserais ainsi après vous avoir parlé des Bérus et des Ludwig von 88, en passant outre les événements qui ont suivi ce jour béni de la visite sacrée de Saint Jean Ludwig.
Et bien sachez que j'ai suivi ses conseils. J'ai acquis ledit livre, que Karim Berrouka a eu l’obligeance de foutre en l'air en écrivant dedans avec son stylo bille (et j'en suis super jouasse, même s'il m'avait déjà esquinté un autre de ses livres, La Porte, lors d'un salon il y a moult années. Mais je vous parlerai de celui-ci un autre jour. Bref, une fois acquis, j'ai trimballé un peu partout ce copieux volume car il m'a été impossible de le lâcher !
Je me suis tout bonnement régalé, parce que ce livre est bourré de moments de bravoure, de moments de dénonciation, de moments punk'n'roll, de moments qui fleurent bon le houblon, et cela toujours avec cette pointe d'humour décalé qui caractérise le style de cet auteur que je vous recommande plus que chaudement !

(Cette chronique a été rédigée il y a plus de deux ans, soit en 2017 il me semble bien. Karim, Grand Maître du Trash, a depuis commis d'autres forfaitures: un livre qui me touche particulièrement, comme il est un bel hommage à Lovecraft : Celle qui n'avait pas peur de Cthulhu, et avec ses potes des Ludwig, un Maxi puis un nouvel album plein de beaux et bons morceaux, qui vient tout juste de sortir : 20 chansons optimistes pour en finir avec le futur, que je vous recommande vraiment, mais vraiment tout plein... j'espère trouver le temps de venir vous parler de tout ça avant la fin du monde).
 
*nos dirigeants bien-pensants nous le recommandent (car ils tiennent sincèrement à ce que nous ne crevions pas trop vite et ce, afin de pouvoir payer taxes et impôts le plus longtemps possible dans le seul but de les engraisser) : il faut consommer les boissons qui rendent joyeux avec modération.


À propos de l'auteur (et un peu aussi de moi) :

Karim Berrouka, ça fait super longtemps qu'il fait partie de ma vie, et il ne le sait même pas ! Et en plus il s'en fout sûrement !
C'est lui qui, avec des potes, dans les années quatre-vingt, décide de faire du punk rigolo (mais pas que) en fondant les Ludwig von 88. Tout commence avec l'enregistrement du premier album Houlala en un week-end (magnifiquement réédité par les Archives de la Zone Mondiale), opus qui reste une tuerie absolue et que je réécoute toujours avec autant de plaisir. D’innombrables autres galettes suivent. C'est donc en partie lui qui m'incite alors à torturer ma guitare (classique) pour faire des chansons et créer ainsi un groupe avec mon cousin, groupe qui n'a jamais tourné et qui n'a enregistré que quelques titres sur une cassette jamais éditée (heureusement). Donc, le moi jeune à l'époque a une poignée de vinyles (le reste était sur des cassettes ripées) : deux Bérus, le premier Garçons Bouchers, et ce Houlala... Sacro-saint de mes albums préférés.
Or donc, le moi vieillissant se détourne de cette fureur de jeunesse pour se plonger dans la littérature fantastique, Poe et Lovecraft, mais ça vous le savez déjà. Et quelle n'est donc pas ma stupeur de croiser un jour le nom de Karim Berrouka au cœur même du bouquin dans lequel est publiée ma première nouvelle Le Puits (qui souffre, je trouve aujourd'hui, des méfaits du débutant) dans HPL 2007 (Editions Malpertuis). D'ailleurs, sa nouvelle "Soleil noir" y est une de mes favorites. C'est donc ainsi que Karim réapparait dans ma vie.
Et puis un jour, me balladant dans un salon de littérature fantastique en région parisienne je découvre une toute jeune maison d'édition prometteuse : Griffes d'Encre. Stupeur, à nouveau, car sur la couverture d'un de leurs ouvrages apparaît le nom de l'auteur dont je suis en train de vous parler (vous suivez ?). Et d'apprendre que, non seulement, ledit bouquin est à la portée de ma bourse, mais qu'en plus son auteur est, quelques tables plus loin, en dédicace ! Et pour mon plus grand plaisir, c'est avec le sourire et un stylo qu'il griffonne quelques mots dans le livre. Il ne sait pas alors qu'il fait partie de ma vie depuis longtemps. Mais c'est le cas de beaucoup de monde. Y'a beaucoup de gens qui aiment les Ludwig von 88.
Le temps passe, je poursuis ma vie d'écrivain du dimanche qui n'écrit pas le dimanche, en écoutant du métal et en allant au boulot tous les jours. Un jour me prend l'envie soudaine d'enregistrer mes propres chansons, anciennes et nouvelles (parce que je "compose" toujours) et de les partager en ligne (ma page Bandcamp est là, mais n'y allez pas). Et je réalise que j'ai toujours de la colère au fond du dedans de moi. Du coup je ressors le seul vinyle des Bérus qu'il me reste. Quant à Houlala, il a disparu. Je rachète plein de CDs et des vinyles aussi, et retombe dans ce monde que je n'aurais jamais dû quitter.
C'est à ce moment là que m'apparaît Saint Jean Ludwig, suite à la publication d'un petit entrefilet publicitaire d'actuSf sur Facebook, et Karim Berrouka, une fois de plus, ressurgit dans ma vie. Sauf que maintenant on est amis (lui, mon double et moi) sur Facebook, que je suis super content et qu'il s'en fout toujours autant, et que jamais, au grand jamais, je ne lui en voudrai, car c'est la "vie" des réseaux sociaux.
Ce qui est bien, c'est qu'il a écrit d'autres livres (et qu'il va en écrire plein d'autres), que je ne suis toujours pas aveugle, ni mort, et que je vais pouvoir les lire ! Joie.
Donc, les amis, lisez donc Le club des punks contre l'apocalypse zombie.
Parce que c'est un bon livre.

Quatrième de couverture :  
Paris n’est plus que ruines. 
Et le prix de la cervelle fraîche s’envole. 
Heureusement, il reste des punks. 
Et des bières. 
Et des acides. 
Et un groupe électrogène pour jouer du Discharge. 
Le Club des punks va pouvoir survivre à l’Apocalypse. 
Enfin, si en plus des zombies, les gros cons n’étaient pas aussi de sortie... 
Il est grand temps que l’anarchie remette de l’ordre dans le chaos ! 
Politiquement incorrect, taché de bière et de Lutte finale, Le Club des punks contre l’apocalypse zombie est un condensé d’humour salutaire.

Disponible un peu partout, comme sur le site de l'éditeur en cliquant ici, pour 18 euros. (Mais pas dédicacé. Eh non !)
Disponible aussi au format eBook,  5,99 euros.
Disponible encore en format poche chez J'ai lu, par exemple là, à 8 euros.Moi je dis : foncez !

Le club des punks contre l'apocalypse zombie, par Karim Berrouka
ActuSF, les 3 souhaits.
Illustration couverture : Diego Triporti. Conception : Eric Holstein
Mai 2016. 416 pages. 18 euros
Prix Julia Verlanger 2016.  
ISBN : 9782366298161

mardi 14 novembre 2017

L'invitée de Dracula, par Françoise-Sylvie Pauly

Denoël, Lunes d'encre, 2001

France, langue française.

 

Mina, Jonathan Harker et leur fils Quincey vivent relativement heureux, loin des tourments de l'effroyable aventure qu'ils ont affronté, même si très souvent Mina repense à la perte de sa meilleure amie Lucy, et surtout aux conditions de sa disparition.

Arthur Godalming quant à lui a épousé une française, Louise, et c'est à Whitby que le jeune couple a élu domicile.

Suite à la réception d'un courrier émanant de Van Helsing lui parlant d'un étrange tableau découvert dans des conditions très particulières, Jonathan part en Allemagne. En compagnie du docteur, ils vont mener une  enquête afin de découvrir si ce prince Transylvanien représenté d’étrange manière sur le tableau, Vlad Tepes, peut avoir un quelconque lien avec celui qui fut leur terrible ennemi : le comte Dracula.

Tandis que les besoins de l’enquête les obligent à retourner au fin fond de la Transylvanie, dans le château même où Harker a vécu de sombres heures et côtoyé la mort, Mina se rend en compagnie de son fils à Whitby, pour rendre visite à ses amis.

C'est lors d'une promenade sur les bords des falaises de cette ville magnifique qu'elle fera la connaissance d'une étrangère au charisme envoûtant qui, bientôt, la fera plonger dans une nouvelle aventure pleine de terreur et de rebondissements... 


Élaboré sur le même principe que le célèbre roman dont il fait suite - mélange de journaux intimes, correspondances et articles de presse - L'invitée de Dracula est une séquelle des plus intelligentes, dotée d'excellentes idées, que le style (les styles, devrais-je même dire, tant l'auteure sait en changer en fonction du protagoniste qu'elle fait parler ou écrire) employé nous accroche pour nous entrainer dans les méandres de ce roman vraiment captivant.

Le principe de donner une suite au roman gothique le plus populaire n'est pas nouveau, moult écrivains s'y sont frotté. Et s'il me faut n'en citer qu'un, ce sera Dacre Stoker, arrière-petit neveu de Bram Stoker qui, avec son roman Dracula l'immortel - que je n'ai toujours pas lu, haha, il va falloir remédier à ça vite fait, mon petit ! - signe la seule suite officielle autorisée et reconnue par la famille de l'auteur. Non, le principe n'est pas neuf, ni dans le fond, ni dans la forme. Mais je trouve que Françoise-Sylvie Pauly s'en sort plus que brillamment. Et pour valider le propos, je vais même prendre en exemple une petite anecdote personnelle : Dracula, j'ai eu beaucoup de mal à accrocher. Pour être honnête, j'ai même trouvé le début un peu longuet (pour rester le plus poli possible, et ne pas non plus tomber dans l’excès qui me caractérise). Eh bien il en a été de même avec cette invitée de Dracula ! Les premières pages qui ouvrent le roman - c'est-à-dire le journal de Mina - m'ont un brin blasé. Mais, miracle de la littérature et récompense de la persévérance, bientôt le drame éclate, et nous versons alors dans une passionnante histoire qui nous fait voyager, comme l'avait réussi précédemment Stoker, dans une course contre la montre à travers l’Europe...Avec le recul, et dans la réflexion qu'oblige la rédaction de cette chronique, je suis même à me demander si le côté un peu léger (et du coup un peu ennuyant) du début n'est pas dû au fait, dans les deux cas, qu'il s'agit du journal de Mina, racontant son quotidien. Et que ce quotidien de femme de la fin du XIXe peut vite s'avérer barbant. Bref.

Tout le long du roman, qu'il soit amateur découvrant le genre vampirique ou le plus grand connaisseur, qu'il soit néophyte ou érudit sur l'histoire de Vlad Tepes, quelque soit donc son niveau de culture vampirique, le lecteur se régalera.La variété des styles, la richesse de la description des lieux qui nous transporte à travers ces contrées aux paysages si contrastés, l'allusion au mythe de Dracula, de Vlad Tepes, mais aussi les rapports directs à l’œuvre de Stoker, font de ce roman une belle réussite. L'historique des "fiancées" du comte, comme il est de coutume de les appeler, et l'utilisation qui en est faite par Françoise-Sylvie Pauly est simplement extraordinaire ! Outre la maitrise de son sujet, elle a su insuffler ce qui se devait pour faire de son roman un véritable moment de plaisir. Même s'il y a parfois de-ci, de-là un petit truc qui interpelle, c'est quasi un sans faute. Mais la toute fin m'a laissé perplexe, me laissant clore l'ouvrage avec ce petit "dommage" tintant dans mon crâne... Sans doute une fin qui appelle une éventuelle suite, entrouvrant ainsi la porte d'un futur tome. Mais je la trouve de ce fait que peu convaincante. Il ne faut pas cependant se méprendre : bondissez sur ce livre si vous le croisez un jour, vous ne le regretterez pas !

 

L'invitée de Dracula : ce titre est un clin d’œil à l'introduction que Bram Stoker a écrit pour son roman, retirée car jugée inutile et alourdissant le rythme, publiée à titre posthume dans un recueil de nouvelles puis ré-introduite dans les éditions les plus courantes de Dracula. Intitulée L'invité de Dracula, au masculin donc, elle est une belle entrée en matière, contant le périple d'un voyageur durant la nuit de Walpurgis, ses terreurs et la façon dont il est mystérieusement sauvé d'une mort certaine.

Dans le roman dont il est question ici, il y a bien une invitée dans le château de Dracula. Elle est même un personnage plus qu'important, car central. Sauf que là, je viens déjà d'en dire trop...


Comme beaucoup de livres couvrant les étagères de ma bibliothèque, ce roman a sa petite histoire qui - même si elle n'est pas des plus captivantes - il me plait de vous conter.

J'ai des périodes d'achats impulsifs, surtout quand il s'agit de livres. Mon épouse vous dirait que cette période se déroule toute l'année, mais j'essaye de me soigner. Au-delà de ces périodes qui couvrent ainsi mes étagères de livres - et à cause desquelles je vais devoir signer un pacte avec le diable pour devenir immortel afin de pouvoir tous les lire - je suis frappé fort souvent de regain d’intérêt pour un sujet particulier. Et celui concernant les vampires, surtout Dracula, tient sans aucun doute possible le haut du panier. Ainsi donc, lors de ces crises vampiriques, j'achète des livres (et des affiches des films de la Hammer, même si les prix prohibitifs pratiqués ces dernières années m’empêchent d'assouvir ma collectionnite aiguë dans ce domaine). Donc, un jour, il y a déjà quelques temps, je revenais de chez les bouquinistes de St Michel à Paris avec quelques ouvrages d’intérêt. Cet exemplaire de L'invitée de Dracula en faisait partie. Et - vu ce qu'il en est de l'accumulation de livres tout de même - je dois dire que je ne l'avais jamais ouvert avant ! Avant que ce Challenge Lunes d'encre ne soit lancé et que je me décide de ce fait à le lire, enfin ! Quelle ne fut donc pas ma surprise de découvrir en page de garde rien de moins qu'un dessin original de Pascal Croci, créateur du projet de la couverture ! Je ne peux donc que partager ce plaisir avec vous en le reproduisant ici, pour satisfaire vos yeux toujours à l'affut de belles choses...

Dédicace perdue à l'intérieure du livre...
Dédicace perdue à l'intérieure du livre...

J'ai donc essayé d'en savoir un peu plus sur lui. Et je découvre qu'il est aussi le créateur de plusieurs BDs liées aux vampires : Dracula (coécrit avec Françoise-Sylvie Pauly !), Elizabeth Bathory et Carmilla, puis tombe sur ce site internet où sont proposées des illustrations et des peintures originales, dont celle qui a servi à Benjamin Carré pour réaliser la couverture. C'est donc en partageant cette dernière que je termine cette chronique :

Peinture originale de Pascal Croci
© Pascal Croci


Cette chronique fait partie du challenge "Lunes d'encre" instigué par le blog Les Murmures d'A.C. de Haenne V2.

L'invitée de Dracula, par Françoise-Sylvie Pauly
Denoël, collection Lunes d'Encre N° 24
Illustration couverture : Benjamin Carré, d'après un dessin original de Pascal Croci

Septembre 2001. 368 pages. 20,85 euros
ISBN :9782207252239

jeudi 13 mars 2014

L'oncle Silas, par Joseph Sheridan Le Fanu

Néo, 1988

Irlande, traduction en langue française.

 


Jeune fille de 17 ans, Mathilde n'est jamais sortie de sa demeure bourgeoise où son père la retient depuis la mort de sa mère. Elle n'est pas prisonnière. Elle est juste préservée du monde extérieur, et instruite par une étrange femme, la Française « Madame ». Parfois, quelques visiteurs franchissent la porte d'entrée, surtout depuis que son père est devenu swedenborgien. Cependant, Mathilde devient spectatrice du déclin de son père, jusqu'au jour où celui s'effondre pour ne plus se relever.
Elle est alors confiée par voie testamentaire à celui qu'elle admire par portrait interposé, le mystérieux oncle Silas. Ce dernier souffre d'une réputation plutôt mauvaise de joueur cupide, malchanceux et endetté, mais surtout de meurtrier. En effet, il aurait été accusé de s'être débarrassé de l'un de ses créanciers dans sa propre demeure. Quoi qu'il en soit, Mathilde, nouvellement riche héritière, arrive chez son tuteur, pour y trouver un endroit de grande liberté... qui cache une toute autre et terrible prison. D'autant qu'elle commence à s'y éveiller à l'apprentissage de la lâcheté humaine, prendre conscience de la malignité que peut revêtir un sourire, ou l’intérêt que dissimule chacune des bonnes intentions portées à son égard. Elle doit de plus faire face à de jeunes courtisans, tout en se méfiant de tous ceux qui l'entourent. Et découvrir les terribles complots qui s'ourdissent autour d'elle...
Oui ou non, ce fameux oncle Silas est-il le maître qui tire les ficelles de ces manigances, ou bien n'agit-il sincèrement et pieusement que pour le bien-être de sa nièce ? Et ses prétendants, lui font-ils les yeux doux pour sa gracieuse jeunesse, ou gardent-ils un œil sur sa fortune ? Et ce docteur, ancien ami et confident de son père, vient-il rendre visite à son oncle pour la défendre et la préserver, ou pour pactiser avec son tuteur ? Ces voisins, cousins, tous ces gens qui gravitent autour d'elle: amis ou ennemis ? Elle, si jeune, qui n'a jamais quitté sa maison paternelle que pour rejoindre celle de son oncle, elle si inexpérimentée aux choses de la vie, n’affabule-t-elle tout simplement pas ? Lui veut-on vraiment du mal ? Quant à ce fantôme, qu'elle croit pouvoir apercevoir au détour des pièces sombres et innocupées de la grande demeure de l'oncle Silas, n'est-il pas finalement qu'une légende ?

« L'oncle Silas », de l'Irlandais Joseph Sheridan Le Fanu: voilà un livre qui semblait devoir se trouver à jamais au sommet d'une des montagnes d'ouvrages qui s'élèvent au côté de mon lit. De ces sommets qui forment ces fameuses « montagnes hallucinantes », à des hauteurs si élevées qu'on semble pouvoir y distinguer, avec de bonnes jumelles, des neiges éternelles. Ce roman de Le Fanu, donc, semblait ne jamais devoir descendre de ce sommet perpétuellement glacé, tant l’accès y semblait impossible. Pourtant...
Pourtant, oui, une expédition récente me l'a fait redécouvrir. Plusieurs jours m'ont été nécessaires pour venir à bout de cette œuvre, non par manque d’intérêt — loin de là —, mais plus par ce désir de gourmet de savourer le plus longtemps possible le met qui m'était proposé.
Un roman formidable, donc, que beaucoup considèrent comme le meilleur de son auteur. Je ne saurais me prononcer quant à ce dernier avis, n'ayant que très peu lu de son œuvre. Ce que je peux dire, cependant, c'est que l'histoire, contée à la première personne par Mathilde, l’héroïne, nous captive tout d'abord par sa fraîcheur, puis par son mystère, et enfin par la terrible descente aux enfers qu'elle subit. Parler de suspens, classer ce roman comme un Thriller (dont il pourrait-être le précurseur) est fort à propos : le complot qui se trame autour d'elle, ou plutôt de sa fortune est des plus subtils. Mais parler de roman fantastique, à l'inverse, se discute. S'il faut s'en référer au principe scolaire, ce roman ne l'est pas. Mais s'il m'est permis de me cantonner à ma propre vision des choses (et je ne vais pas me priver !), dans ce cas, c'est bien de fantastique dont il est question ici. Certes, les fantômes ne sont pas de ceux que l'ont croise habituellement. Les revenants ne le sont que par le souvenir, ou par cette oppressante volonté qu'ont certains des protagonistes à croire en eux. Mais il y a cette écriture, magnifique et forte, cette ambiance, ce vocabulaire, cette syntaxe qui sont foncièrement les matériaux dont on fait les histoires fantastiques. Certaines séquences parviennent même à faire frissonner, signes de la maitrise absolue de la narration par l'auteur (et de sa traductrice), maitrise qu'il n'est plus nécessaire de démontrer concernant le Fanu. Il me paraît juste donc, tout comme nous invite à le penser la quatrième de couverture, de considérer « L'oncle Silas » comme un roman gothique tardif...
Il s'agit donc pour moi de la (re) découverte d'un auteur essentiel, que je vous invite à lire, s'il ne fait pas déjà partie du panthéon de vos auteurs favoris.
Il est à noter qu'en cette belle année 2014 seront célébrés le 200e anniversaire de la naissance de Joseph Sheridan Le Fanu, ainsi que le 150e anniversaire de la publication de... L'oncle Silas ! Certaines festivités sont programmées toute l'année à Dublin (Irlande). Pour en savoir plus, rendez-vous sur le fameux réseau social, à la page Le Fanu at 200.

L'oncle Silas: histoire écrite en 1864, traduction française attribuée à Marie-Thérèse Blanc (sous son pseudonyme Th. Bentzon) pour une première édition chez Calmann-Lévy en 1877, puis 1883. Cette traduction est celle qui sert de référence à la présente édition, « rajeunie et abondamment corrigée », selon l'éditeur dans sa courte introduction. Il est bon de noter qu'une traduction en a été proposée par Jacques Finné pour son volume paru en 1997 chez l'éditeur José Corti, qu'il sera beaucoup plus aisé de dénicher que ces légendaires livres de chez Néo...

L'oncle Silas, par Joseph Sheridan Le Fanu.
Traduction attribuée à Marie-Thérèse Blanc (sous le pseudonyme TH. Bentzon)
Collection Néo Plus N° 19
Juillet 1988. 248 pages.
ISBN: 9782730405058

mercredi 5 février 2014

The Hole, par William Meikle

Darkfuse, 2013

Etats-Unis, langue anglaise


Tout commence par une rumeur. Un bourdonnement qui dérange, puis qui provoque des terribles maux de têtes et des saignements de nez importants.
Fred, qui se réveille d’une de ces cuites aussi mémorables que fréquentes, pense d’abord au début de graves problèmes physiques que son addiction à la bouteille lui promet depuis de longs mois. Mais quand il se rend dans le centre de son patelin, situé dans le quelque part fort reculé d’un état américain, il réalise. Le bourdonnement intense qu’il a entendu cette nuit a affecté plus de la moitié des habitants, provoquant chez eux les mêmes symptômes. La pauvre infirmière d’habitude si tranquille le constate aussi : jamais elle n’aurait pensé avoir autant de patients dans son cabinet.
Mais pour l’heure, Fred, qui doit s’envoyer une bière pour se mettre en train, croise Charlie, son vieux compagnon de beuverie, qui lui propose un job ingrat mais bien payé : aller redresser la cuve de décantation qu’un affaissement de terrain a renversé chez un grand propriétaire terrien du coin. A peine le labeur commencé, le bourdonnement reprend, et la fissure dans le sol devient crevasse profonde. Charlie, que la chute de la cuve a blessé à la tête, et qui est à deux doigts de se noyer dans ses eaux saumâtres, est sauvé in extremis par Fred. Quant à la crevasse, elle s’agrandit à vue d’œil...
De retour au troquet, où le Jack D. remplace vite la bière pour noyer les événements dans une saoulerie salvatrice, le vieux Charlie, dont le front arbore désormais quelques fiers points de sutures, se laisse aller aux souvenirs… Il dévoile ainsi à son comparse l’étrange histoire qu’il a vécue il y a de ça pas mal de temps : sous les terres qu’ils viennent de fouler, et dont l’effondrement a failli lui coûter la vie, il y a d’anciennes mines. Un dédale de boyaux obscurs, dans lequel trois des cinq gars avec lesquels il y travaillait ont mystérieusement disparu du jour au lendemain…
Pendant ce temps, le shérif du secteur, déjà bien occupé à essayer de régler les multiples petits manquements aux règles de ses concitoyens, est appelé à un endroit de la fissure que l’eau a rempli : trois corps y ont été repêchés. Mais même si leur état de décomposition est déjà fort avan, certains éléments sont troublants : ces corps bien qu’anthropoïdes semblent ne pas être humains.
Car ce que semble faire ressurgir cette faille, de plus en plus grande et profonde, ce sont plus que les souvenirs d’un vieil ivrogne. Bientôt, la terreur et l’horreur s’abattent sur la bourgade, pour vite laisser place à ce qui semble une fatalité irrationnelle, incontrôlable, un trou de néant diabolique dans la vie des survivants…

Ce roman, « the Hole » a un goût prononcé de série B, mais tourné avec un budget hollywoodien par un réalisateur surdoué. Certes, les personnages principaux sont les archétypes des héros américains : Il y a les alcoolos souvent beurrés, mais toujours là pour aider et révéler leur grandur, le shérif bedonnant mais courageux, l’infirmière prête à risquer sa peau pour celle d’autrui, la jeune fille blonde que l’on sauve et qui tombe amoureuse, la vieille irritante toujours à critiquer les actions et décisions des autres… Mais la force de William Meikle, c’est d’offrir à chacun de ces personnages une vraie identité. Pour certain, c’est un lourd passé qui refait surface, ou qui n’a jamais vraiment disparu, et qu’il faut affronter à nouveau. Pour d’autres, c’est la découverte du moi intérieur, que le peu de considération avait enfoui profondément. Ou ces échanges, encore, entre les protagonistes, qui enrichit la narration par des détails qui sont loin d’être anecdotiques.
Mais l’histoire n’est malheureusement pas exempte de quelques points qui me chagrinent. Il y a cette relation amoureuse soudaine entre deux des protagonistes qui m’a d’abord décroché un sourire, mais qui m’a par la suite dérangé, car elle est vraiment inutile à mon goût, voire hors de propos (ah, comment vous le dire sans trop en dire… lisez donc ce livre, je pense que vous comprendrez). Il y a aussi cette improbable et soudaine capacité d’un des personnages à lire d’anciennes incantations découvertes dans le journal trouvé par hasard dans le refuge souterrain du propriétaire des mines, et à les psalmodier suffisamment bien pour qu’elles soient efficaces. Et puis il y a ce relatif happy end, relatif car seulement certains héros disparaissent juste à la fin - ce qui me plait dans l’absolu, même si tous auraient dû y passer (hin, hin, hin…) - et je n’aurais personnellement pas tué ceux-là (mais plutôt le couple improbable)...
Cependant, si cette histoire est certes pleine de ces stéréotypes propres aux genres catastrophe, survival, invasion, fin du monde et autres, elle est aussi bourrée de passages mémorables, de bonnes trouvailles et de situations désespérées vraiment angoissantes. Tout ceci mené crescendo, pour aboutir à cette terreur jubilatoire de la découverte de l’origine de cette catastrophe. Amis lovecraftiens, vous y trouverez votre compte !

Avec « The Hole », William Meikle ajoute à sa bibliographie un excellent roman. Je suis loin d’avoir écumé toute sa production – je n’ai découvert cet auteur qu’il y a un an environ – tant son œuvre est dense, d’autant plus qu’il reste très prolifique. Mais j’en ai toujours apprécié la lecture, que ce soit celle de ses nouvelles ou de ses romans. William Meikle a la force des plus grands : il sait comment tenir en haleine ses lecteurs. Il connaît et maîtrise parfaitement les outils narratifs, pour mener jusqu’au bout les excellentes idées qui semblent bouillonner dans sa tête, et qui explosent à chacune des pages qu’il écrit. Et je suis bien tenté de dire que, s’il a la force des plus grands, c’est qu’il a l’envergure de ces derniers, et même si sa notoriété va croissant, il mériterait plus de succès encore qu’il n’en a actuellement. Traduit en Japonais, Portugais, Roumain, Italien, Russe, Grec, même Hébreux… seule la France (encore et toujours) semble ignorer son talent.

William Meikle est un écrivain d'origine écossaise, qui vit désormais à Terre-Neuve. Il fait revivre avec brio des personnages légendaires tels que Carnacki (inventé par William Hope Hodgson), le professeur Challenger, voire Sherlock Holmes lui-même (créés par Arthur Conan Doyle). Quand ce n'est pas son propre détective de l'étrange, Derek Adams, qui mène lui-même l'enquête dans la série "The Midnight Eye" ! Et il y a de plus toutes ces nouvelles, recueillies en divers volumes en format digital, et les romans dont "the Hole" fait partie. Quand William n'écrit pas, il joue de la guitare en sirotant des bières ou du single malt (boisson omniprésente dans son œuvre)... ce qui me fait conclure par cette question : qu'attendent les distilleries de son pays natal pour le sponsoriser ?

Histoire lue au format digital. Une version papier (limitée) existe, mais la place sur mes étagères et mes finances (limitées, elles aussi), me prive du plaisir de le posséder.

En guise de conclusion, j’étais tenté d’écrire que « The Hole » était l’œuvre de cet auteur que je préférais. Mais j’ai depuis dévoré un autre de ses livres « The Broken Sigil »… à suivre…

William Meikle, site officiel
Editeur: Darkfuse
The Hole, format papier,  ou eBook

The Hole, par William Meikle.
Darkfuse.
Juillet 2013.  266 pages.
ISBN: 978-1937771973